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Une anthologie anti-académique de la langue française par Raymond Queneau

Vous vous demandez à quoi ressemble la voix de Queneau? France Culture a ressorti récemment , à l’occasion des « Nuits de France culture », une archive de l’émission « Une anthologie anti-académique de la langue française »:

« Seul Raymond Queneau avait l’humour et la culture nécessaire pour nous proposer cette anthologie de la langue française anti-académique, si par académisme on entend, bardée de normes rigides et de principes dûment réglementés. Cette anthologie qui date de 1947, est littéraire, savante et drôle.

Tous les français, le plus possible de langues françaises y figurent, pour s’y jouer de la grammaire, y inventer des syntaxes nouvelles et pour mettre au service du plaisir de parler, des formes multiples. Cette anthologie qui date de 1947, est littéraire, savante et drôle. Comme quoi, les écrivains se sont toujours joués avec brio des conventions, démontrant ainsi que l’on peut s’amuser en apprenant. »

Par Raymond Queneau – Réalisation Jean-Jacques Vierne

« Big up, Raymond! » – Les exercices de style à la sauce hip-hop

Projet99-rap

Preuve de la grande potentialité des Exercices de style, une nouvelle adaptation en a été créée… en hip-hop! Le projet s’appelle « Quatre-vingt dix-neuf », et voici comment Lennie Bruce, son fondateur, le présente:

L'idée est, partant de l'histoire de Queneau (à quelques détails près), de la faire raconter à 99 rappeurs différents, qui chacun s'approprie l'histoire en la réécrivant avec ses propres mots, et la raconte avec son propre style, sur une instrumentale différente à chaque fois.
 Ce projet s'appelle Quatre Vingt Dix Neuf, et il a été lancé il y a bientôt deux ans : il y a pour le moment une vingtaine de morceaux qui ont été enregistrés et sont diffusés essentiellement sur Youtube.

Le site (http://quatrevingtdixneuf.com) est très riche et très bien fait. On peut notamment y écouter les morceaux produits, bien sûr, mais on y trouve aussi plein d’autres choses:

Le graphisme du site, très soigné et lui-même à contrainte, se décline avec humour sur un thème « frites & fromage ». Il est signé Quentin Sixdeniers.

Pour entendre les artistes en live, un festival est en préparation, le « Double Neuf festival ». Il se tiendra au chateau de Buno (91) le week end du 10 et 11 juin 2017.

Plus d’info sur la page Facebook du projet

2 extraits :

 

 

Journée Queneau 2015 (« Queneau banlieue »): résumé des communications

Le thème de la journée Queneau 2015 était: « Queneau banlieue ».

Présentation de la journée par Daniel Delbreil

Les romans de Queneau sur la banlieue pourraient constituer une sorte de trilogie écrite sur une petite douzaine d’années avec Le Chiendent, Pierrot mon ami et Loin de Rueil. La banlieue est également présente dans de nombreux autres récits sans en constituer le cœur spatial ou même le sujet central. Elle constitue un « objet romanesque » nouveau au début du 20ème siècle comme l’a montré Derek Schilling dans ses articles sur Queneau. Ce dernier s’inscrit donc dans un certain courant tout en s’en distinguant par un regard empathique et humoristique très différent de celui d’un Céline ou des écrivains se réclamant d’une littérature prolétarienne.

La notion de banlieue implique un espace divisé et hiérarchisé ; elle est par définition une zone intermédiaire, composite (urbanisée et rurale) entre la ville et la campagne ; à ce titre, elle est liée aux thématiques très riches des mélanges, des hybridités, mais aussi des marges, des seuils et des limites. Elle pourrait être un lieu de rencontre, d’union, de conciliation des contraires ; elle est surtout un lieu de conflit entre les deux univers, urbain et rural, qu’elle sépare. Si la banlieue de Queneau conserve des aspects « naturels » (qui peuvent séduire ou effrayer), elle est surtout considérée dans ses récits comme un espace lié à la ville dans une relation de dépendance et de soumission : une sous-ville pour une sous-vie. Elle est l’espace à « une lieue du ban » (sens étymologique), un espace écarté, « banni » : un espace périphérique rejeté loin du centre.

Néanmoins, cet espace suburbain devient le centre diégétique des trois romans considérés, et la grande ville (Paris en l’occurrence) un espace second, comme une banlieue de la banlieue, Elle devient également un foyer dynamique, animé de mouvements centripètes et centrifuges : elle envoie ses habitants vers la grande cité mais elle les récupère dans un mouvement de va-et-vient perpétuel ; de même les citadins peuvent être, pour de multiples raisons, attirés par elle. Les trajets et déplacements traduisent la perméabilité des deux types d’espace posés initialement comme distincts.

Les trois romans ne présentent pas la même banlieue. Si Le Chiendent propose des zones suburbaines marquées par une grande médiocrité matérielle, voire une réelle misère, celle de Pierrot mon ami est à peine à l’extérieur de Paris, une zone contrastée de plaisirs et d’ombre (l’Uni-Park et la chapelle poldève). Quant à Rueil, c’est une banlieue proprette, qu’il faut fuir néanmoins pour des ailleurs… qui lui ressemblent beaucoup. Petitesse, misère, ennui sont partout.

Et si le monde entier était une banlieue…

Intervention de Guillaume Rousseau, « La vie de banlieue : beauté vulgaire »

« Pourquoi la banlieue m’émeut-elle ? » se demande Queneau dans ses Journaux. La question, aussi simple soit-elle dans sa formulation, n’en est pas moins redoutable. Il s’agit en effet de se demander comment un univers aussi sordide peut encore être émouvant. C’est cette lecture esthétique de la banlieue que nous avons cherché à proposer à partir du Chiendent.

Dans un premier temps, nous avons pu souligner que la représentation de la banlieue se structure géographiquement comme espace excentré (rejeté depuis le centre), relevant d’une double fonction : résidentielle (Obonne) et industrielle (Blagny). En outre, Queneau appuie cette réalité spatiale par une description sociologique de l’existence des banlieusards.

Queneau ne s’en tient pourtant pas là : par le travail du style, il va s’appliquer à « dénigrer » ce monde de seconde zone. Dès lors, le lecteur ne peut que s’enfoncer dans les profondeurs de la banlieue quenienne à la faveur de la distance ironique de l’auteur et de son langage trivial.

Mais, paradoxalement, la vulgarité de la banlieue est source de beauté – ce que montre en particulier l’exemple de l’artiste Narcense (« comme ça, de temps en temps, une chose vulgaire me paraît belle »). Ce personnage appelle finalement à un travail du regard, nécessaire à la naissance de l’émotion : le bistrot crasseux et misérable donne ainsi lieu à une scène de genre ; la villa des Marcel, à moitié construite ou en démolition, devient une énigme « surréaliste » à la Magritte. En définitive, la beauté de la vie de la banlieue réside dans cette existence précaire qui s’affirme dans un geste de résistance : ça existe !

La banlieue suppose donc dans le premier roman de Queneau une double distance, ironique et esthétique, nécessairement ambivalente. Cependant, dans ses romans ultérieurs, l’auteur pourra également manifester une certaine empathie à l’égard de ce monde ruiné, en ce sens qu’il reste malgré tout le lieu d’un bonheur à moindre frais, d’un petit bonheur, le « bonheur des tranquilles ».

 

Intervention de Daniel Delbreil, « Banlieue, capitale Rueil »

Comme le titre l’indique, Loin de Rueil est construit sur une antithèse entre une banlieue dénommée par un toponyme réel et un ailleurs qui se révélera multiple : à proximité, Paris ; plus loin, la province (à ne pas confondre avec la campagne) et, encore plus loin, l’Amérique (elle-même dédoublée). Ces ailleurs, néanmoins, renvoient tous à l’ici initial et à la banlieue originelle (comme à une faute originelle ?), Rueil. Ici, ailleurs, l’autre et le même…

La petite ville de banlieue est évoquée selon les critères d’un roman réaliste du 19ème siècle, avec son habitat (diversifié), ses habitants (une certaine homogénéité sociale), ses habitudes (et ses modes de vie, sa morale), ses habits emblèmes : un monde de relatif confort et de médiocrité plus morale que matérielle. Quelques rares Rueilois manifestent leur insatisfaction : la jeune Lulu ou surtout Jacques, le fils des bourgeois de la chaussette, qui ne manque pas d’ambition et s’échappe par les rêveries (cinématographiques ou non). Tous les endroits qu’il va fréquenter « loin de Rueil » seront à la fois en opposition avec la ville natale et en miroir avec elle. Ainsi, d’abord Paris, lieu de la grande richesse pour certains (Dominique devenue épouse Morsom) mais lieu de misère, par deux fois, pour Jacques (en tant que faux étudiant et, plus tard, en tant que comédien sans emploi). Paris est pour lui l’espace de l’échec ; l’ambitieux ne deviendra pas un Rastignac ; par deux fois, il est amené à fuir la capitale.
Et d’abord pour une petite ville de province qui est une Rueil à peine dépaysée. Certes, cette petite cité est un lieu de travail pour Jacques (à la différence de Rueil et de Paris), mais les habitants, les modes de vie, les petitesses sont les mêmes qu’en région parisienne. Le théâtre remplace le cinéma et Jacques poursuit son rêve (artistique) en suivant Camille devenue comédienne. Nouvel échec, nouveau passage par Paris et nouveau départ loin de Rueil.

L’Amérique pourrait être l’opposée de la banlieue parisienne. San Culebra del Porco est le domaine d’un exotisme caricatural ; le port américain est d’abord déterritorialisé, puis « rueilisé » par toute une série d’éléments : les maladies ou le retour de personnages du début du roman, dont Lulu, « disparue » depuis le premier chapitre. Les effets de « rimes », chers à Queneau, y sont parfaitement illustrés. De plus, San Culebra, dans l’économie générale du roman, précède le « centre » américain, devient comme une banlieue (une étape préparatoire) avant l’accès à la capitale du cinéma.

Hollywood (banlieue de Los Angeles…) est à l’évidence l’antithèse de Rueil, le lieu de la réussite et de la « renaissance » (sous un autre nom) de Jacques. La description de la maison de James Charity l’atteste ; néanmoins, l’article de journal et le film retraçant la vie de Jacques amorcent le retour vers Rueil.

L’épilogue du roman confronte l’apparent succès, tout en clinquant et en artifices, de l’enfant de Rueil et la « modestie » de la vie de famille « recomposée » chez les parents L’Aumône avec l’arrivée de Suzanne et de son fils. Le temps semble s’y arrêter ; des Cigales ayant définitivement renoncé à ses ambitions littéraires, trouve l’amour avec la femme de celui qui pourrait être son fils. Deux happy ends parallèles… Lequel est le vrai ?

Queneau choisit-il l’ « agir » (celui de Jacques, mais qui se transforme en simple paraître) ou le non-agir rueilois (la sérénité de des Cigales) ? En tout cas, Queneau laisse entendre (et Kojève l’a montré) que la sagesse est sans doute du côté du poète de Rueil et dans la « modestie » d’une « ptite vie » en banlieue, qui, sans vaincre l’ennui philosophique et le tragique, rend néanmoins l’existence vivable : est-ce la revanche de la « suburbe » sur les grandes cités ou les grands espaces des illusions ?

Daniel Delbreil

 

 

 

 

Zazie au Lucernaire : point de vue

A propos de la pièce Zazie dans le métro, au Théâtre du Lucernaire 

On sait, depuis Louis Malle, que Zazie aime à faire son cinéma ; on sait un peu moins que, quelques mois avant la sortie du film, elle avait déjà, à la fin de 1959, « fait son théâtre » et joué la comédie dans une adaptation d’Olivier Hussenot et Georges Richar présentée dans une petite salle du Bas-Montmartre, le Théâtre des Trois Baudets. Oui, les aventures de la mouflette peuvent être transposées sur les planches. A y regarder de près, le roman offre une structure dramatique tentante pour un metteur en scène : une action très rythmée, une multiplicité de personnages pittoresques (aubaines pour des comédiens), un découpage nerveux, des scènes brèves et enlevées, d’innombrables séquences comiques, des « chutes » très tranchantes, sans même parler des monologues humoristiquement shakespeariens, des dialogues enjoués, de ce langage cru et de ces jeux de mots qui ont tant contribué à l’image publique d’un « Queneau rigolo ».zazie_affiche_300

La « rigolade » est bien au rendez-vous au Lucernaire à Paris en ce début d’année 2015 où six comédiens se déchaînent pendant une heure et demie pour incarner la plupart des séquences et des personnages du roman. La plupart, car il est impossible en un temps théâtral limité, en un lieu scénique circonscrit et dépourvu de grands moyens techniques, de rendre compte de l’intégralité des aventures parisiennes de l’enfant de Saint-Montron. Il faudrait une troupe pléthorique et des ressources matérielles considérables (comme celles dont avaient pu disposer Pillaudin et Jarre dans le TNP de Jean Vilar pour monter Loin de Rueil en comédie musicale) : des moyens dont aucune troupe jouant sur l’un des plateaux exigus du Théâtre du Lucernaire ne peut disposer. Le rôle de l’adaptateur est donc essentiel puisqu’il lui faut choisir avec intelligence les séquences, en supprimer un grand nombre, contrôler les simplifications pour rester fidèle, malgré les transformations et resserrements inévitables, à l’esprit plus qu’à la lettre du texte quenien. C’est ce qu’avait su faire naguère Evelyne Levasseur avec son adaptation très « minimaliste » et très réussie du roman ; et c’est dans le respect de cet esprit qu’affirme avoir travaillé l’adaptatrice et metteur en scène, Sarah Mesguich.

Photographie: Alain Richard (source: Mes illusions compiques)
(c) Alain Richard (source: Mes illusions comiques)

On aimerait ne faire que des compliments de ce spectacle vivifiant. En effet, la troupe est particulièrement tonique et talentueuse ; les comédiens mènent la pièce tambour battant, passant d’une scène à l’autre avec une grande virtuosité, jouant aux machinistes en manipulant adroitement des éléments scéniques très mobiles et astucieusement conçus (comme ce bar, par exemple, qui devient piano ou ce demi-mannequin portant le bloudjinnzes tant désiré) ou encore (belle trouvaille) le (demi-) taxi de Charles où s’entassent avec peine, mais avec souplesse, le taximane, Zazie et son tonton. Certains comédiens – et c’était inévitable vu la profusion des personnages dans le récit – sautent d’un rôle à l’autre, provoquant un tourbillon d’identités ; et il faut bien connaître le roman pour s’y retrouver. Heureusement, les acteurs jouant Gabriel et Zazie gardent leur rôle unique – et ils sont excellents. Le tonton est très drôle, imposant à ses partenaires, avec une autorité toute de légèreté, sa large carrure même quand il amorce en bas résille quelques pas de danse. La jeune comédienne incarnant la mouflette (en tout cas celle qui jouait le vendredi 27 février car, semble-t-il, le rôle est tenu en alternance) est virevoltante, trépidante, insaisissable, et acidulée à souhait. Cumulant avec aisance son rôle de gamine et une fonction de narratrice du récit, elle dynamise constamment le spectacle. Tous les comédiens réalisent une remarquable performance, physique aussi bien que théâtrale, entraînant les spectateurs dans une allégresse communicative.

(c) Chantal Depagne
(c) Chantal Depagne

D’où vient alors l’irritation que l’on ressent à certains moments du spectacle et particulièrement à la fin ? Non de certaines suppressions (Gridoux par exemple, ou bien, limitation de l’espace et des effectifs oblige, les grandes scènes spectaculaires avec les touristes ou les assaillants d’Aux Nyctalopes), non de certaines options (faire de la douce Marceline un personnage muet) mais d’une insistance inutilement accrocheuse sur les aspects sexuels. Paul Fournel, évoquant Zazie, a parlé d’un « week-end  de sexe », et il est vrai que cette dimension grivoise, tantôt patente, tantôt implicite, contribue au plaisir du texte. Cependant (Marie-Noëlle Campana l’a bien montré dans son livre), le Queneau « coquin » est aussi un Queneau « pudique ». Et là où Queneau manie le sous-entendu, l’esquive et l’ambiguïté avec brio, Sarah Mesguich, à l’opposé d’un Louis Malle qui, dans son film, avait pratiquement gommé cette dimension (en rajeunissant Zazie, en restant très allusif sur les moeurs de Gabriel), fait preuve d’une certaine complaisance..

Pourquoi faut-il qu’une mise en scène alerte et inventive sacrifie autant aux effets de mode et à la facilité ? Ainsi, cette curieuse gymnastique sexualisée que Turandot fait subir à Zazie au moment de sa fugue (une voltige qui est censée suggérer les instincts de prédateur du patron de La Cave dénoncés par Zazie) ; laquelle Zazie n’a pas froid aux yeux, qui n’hésite pas mettre à nu sa poitrine pour prouver à Charles, sur la Tour Eiffel, qu’elle est  « formée ». Autre exemple : les modalités très particulières de la demande en mariage de Charles qui ne pourront pas être évoquées dans une version « pour la jeunesse » du roman de Queneau. Une plus grande surprise attend le lecteur du roman quand Sarah Mesguich traite scéniquement le motif de l’ « hormosessualité ». Mado, que l’on sait troublée par Marceline, n’est sans doute pas ravie de la demande en mariage puisqu’elle quitte Charles promptement. Et, comme pour se consoler, le fiancé abandonné se met à embrasser voluptueusement… Turandot. Pure gratuité ? Certes non, pour Sarah Mesguich, puisque Charles est, selon elle, « l’homme au taxi » (l’homo-taxi, évidemment…)…

Très gênant d’un point de vue quenien, est aussi, au-delà des questions de sexe, le sort réservé à Marceline quand se termine le spectacle. Sans parole depuis le début de la pièce, elle se trouve complètement écartée du dénouement : « Marceline disparue » … définitivement Dès lors, la fin – énigmatique – écrite par Queneau n’est plus qu’une lointaine référence : plus de duo Marceline-Trouscaillon (quel dommage !), plus de lampadophore pour permettre aux protagonistes de s’échapper, et plus de Marcel sur le quai de la gare d’Austerlitz… Zazie a effectivement vieilli mais Queneau n’est plus vraiment présent. Sarah Mesguich se fait, sur scène, son propre roman ; qu’il nous soit permis, malgré les trouvailles de sa mise en scène et la brillante prestation de ses comédiens, de rester très attaché à celui de Queneau.

Daniel Delbreil.

Voir aussi: