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Cahiers Raymond Queneau : sommaires

Depuis 2011, la revue des Amis de Valentin Brû a été remplacée par les Cahiers Raymond Queneau, publication des Editions Calliopées, qui ont gracieusement mis à notre disposition les sommaires des numéros publiés. Chaque numéro est coordonné par le directeur de la publication, Daniel Delbreil, et un quenien responsable du numéro, et on peut le commander sur le site de Calliopées.

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Zazie au Lucernaire : point de vue

A propos de la pièce Zazie dans le métro, au Théâtre du Lucernaire 

On sait, depuis Louis Malle, que Zazie aime à faire son cinéma ; on sait un peu moins que, quelques mois avant la sortie du film, elle avait déjà, à la fin de 1959, « fait son théâtre » et joué la comédie dans une adaptation d’Olivier Hussenot et Georges Richar présentée dans une petite salle du Bas-Montmartre, le Théâtre des Trois Baudets. Oui, les aventures de la mouflette peuvent être transposées sur les planches. A y regarder de près, le roman offre une structure dramatique tentante pour un metteur en scène : une action très rythmée, une multiplicité de personnages pittoresques (aubaines pour des comédiens), un découpage nerveux, des scènes brèves et enlevées, d’innombrables séquences comiques, des « chutes » très tranchantes, sans même parler des monologues humoristiquement shakespeariens, des dialogues enjoués, de ce langage cru et de ces jeux de mots qui ont tant contribué à l’image publique d’un « Queneau rigolo ».zazie_affiche_300

La « rigolade » est bien au rendez-vous au Lucernaire à Paris en ce début d’année 2015 où six comédiens se déchaînent pendant une heure et demie pour incarner la plupart des séquences et des personnages du roman. La plupart, car il est impossible en un temps théâtral limité, en un lieu scénique circonscrit et dépourvu de grands moyens techniques, de rendre compte de l’intégralité des aventures parisiennes de l’enfant de Saint-Montron. Il faudrait une troupe pléthorique et des ressources matérielles considérables (comme celles dont avaient pu disposer Pillaudin et Jarre dans le TNP de Jean Vilar pour monter Loin de Rueil en comédie musicale) : des moyens dont aucune troupe jouant sur l’un des plateaux exigus du Théâtre du Lucernaire ne peut disposer. Le rôle de l’adaptateur est donc essentiel puisqu’il lui faut choisir avec intelligence les séquences, en supprimer un grand nombre, contrôler les simplifications pour rester fidèle, malgré les transformations et resserrements inévitables, à l’esprit plus qu’à la lettre du texte quenien. C’est ce qu’avait su faire naguère Evelyne Levasseur avec son adaptation très « minimaliste » et très réussie du roman ; et c’est dans le respect de cet esprit qu’affirme avoir travaillé l’adaptatrice et metteur en scène, Sarah Mesguich.

Photographie: Alain Richard (source: Mes illusions compiques)
(c) Alain Richard (source: Mes illusions comiques)

On aimerait ne faire que des compliments de ce spectacle vivifiant. En effet, la troupe est particulièrement tonique et talentueuse ; les comédiens mènent la pièce tambour battant, passant d’une scène à l’autre avec une grande virtuosité, jouant aux machinistes en manipulant adroitement des éléments scéniques très mobiles et astucieusement conçus (comme ce bar, par exemple, qui devient piano ou ce demi-mannequin portant le bloudjinnzes tant désiré) ou encore (belle trouvaille) le (demi-) taxi de Charles où s’entassent avec peine, mais avec souplesse, le taximane, Zazie et son tonton. Certains comédiens – et c’était inévitable vu la profusion des personnages dans le récit – sautent d’un rôle à l’autre, provoquant un tourbillon d’identités ; et il faut bien connaître le roman pour s’y retrouver. Heureusement, les acteurs jouant Gabriel et Zazie gardent leur rôle unique – et ils sont excellents. Le tonton est très drôle, imposant à ses partenaires, avec une autorité toute de légèreté, sa large carrure même quand il amorce en bas résille quelques pas de danse. La jeune comédienne incarnant la mouflette (en tout cas celle qui jouait le vendredi 27 février car, semble-t-il, le rôle est tenu en alternance) est virevoltante, trépidante, insaisissable, et acidulée à souhait. Cumulant avec aisance son rôle de gamine et une fonction de narratrice du récit, elle dynamise constamment le spectacle. Tous les comédiens réalisent une remarquable performance, physique aussi bien que théâtrale, entraînant les spectateurs dans une allégresse communicative.

(c) Chantal Depagne
(c) Chantal Depagne

D’où vient alors l’irritation que l’on ressent à certains moments du spectacle et particulièrement à la fin ? Non de certaines suppressions (Gridoux par exemple, ou bien, limitation de l’espace et des effectifs oblige, les grandes scènes spectaculaires avec les touristes ou les assaillants d’Aux Nyctalopes), non de certaines options (faire de la douce Marceline un personnage muet) mais d’une insistance inutilement accrocheuse sur les aspects sexuels. Paul Fournel, évoquant Zazie, a parlé d’un « week-end  de sexe », et il est vrai que cette dimension grivoise, tantôt patente, tantôt implicite, contribue au plaisir du texte. Cependant (Marie-Noëlle Campana l’a bien montré dans son livre), le Queneau « coquin » est aussi un Queneau « pudique ». Et là où Queneau manie le sous-entendu, l’esquive et l’ambiguïté avec brio, Sarah Mesguich, à l’opposé d’un Louis Malle qui, dans son film, avait pratiquement gommé cette dimension (en rajeunissant Zazie, en restant très allusif sur les moeurs de Gabriel), fait preuve d’une certaine complaisance..

Pourquoi faut-il qu’une mise en scène alerte et inventive sacrifie autant aux effets de mode et à la facilité ? Ainsi, cette curieuse gymnastique sexualisée que Turandot fait subir à Zazie au moment de sa fugue (une voltige qui est censée suggérer les instincts de prédateur du patron de La Cave dénoncés par Zazie) ; laquelle Zazie n’a pas froid aux yeux, qui n’hésite pas mettre à nu sa poitrine pour prouver à Charles, sur la Tour Eiffel, qu’elle est  « formée ». Autre exemple : les modalités très particulières de la demande en mariage de Charles qui ne pourront pas être évoquées dans une version « pour la jeunesse » du roman de Queneau. Une plus grande surprise attend le lecteur du roman quand Sarah Mesguich traite scéniquement le motif de l’ « hormosessualité ». Mado, que l’on sait troublée par Marceline, n’est sans doute pas ravie de la demande en mariage puisqu’elle quitte Charles promptement. Et, comme pour se consoler, le fiancé abandonné se met à embrasser voluptueusement… Turandot. Pure gratuité ? Certes non, pour Sarah Mesguich, puisque Charles est, selon elle, « l’homme au taxi » (l’homo-taxi, évidemment…)…

Très gênant d’un point de vue quenien, est aussi, au-delà des questions de sexe, le sort réservé à Marceline quand se termine le spectacle. Sans parole depuis le début de la pièce, elle se trouve complètement écartée du dénouement : « Marceline disparue » … définitivement Dès lors, la fin – énigmatique – écrite par Queneau n’est plus qu’une lointaine référence : plus de duo Marceline-Trouscaillon (quel dommage !), plus de lampadophore pour permettre aux protagonistes de s’échapper, et plus de Marcel sur le quai de la gare d’Austerlitz… Zazie a effectivement vieilli mais Queneau n’est plus vraiment présent. Sarah Mesguich se fait, sur scène, son propre roman ; qu’il nous soit permis, malgré les trouvailles de sa mise en scène et la brillante prestation de ses comédiens, de rester très attaché à celui de Queneau.

Daniel Delbreil.

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