Qui est Queneau ?

 Une brève présentation en deux temps

(par Daniel Delbreil)

Découvrir l’homme…

Autoportrait réalisé entre 1946 et 1952. Aquarelle et encre sur papier (coll. particulière)

Découvrir l’œuvre…

Main de Raymond Queneau par l'auteur (coll. particulière)

 

L’homme

 

L’homme

Du Havre à la Sorbonne

Notes autobiographiques (coll. particulière)
Notes autobiographiques (coll. particulière)

Raymond Queneau est né au Havre le 21 février 1903. Fils de commerçants « aux prospères finances », il resta fils unique (« exempleu du déclin de la France ») et vécut ses premières années très protégé dans le cocon familial – même si les terreurs enfouies de l’enfance devaient remonter plus tard à la conscience. Au Havre, il connut la guerre à travers les troupes cosmopolites qui débarquaient dans le grand port normand ; il y suivit, malgré les hostilités, des études secondaires appliquées avant de se décider, suite à sa réussite au baccalauréat en juillet 1920, à entamer des études supérieures de philosophie à Paris. Sa famille ayant vendu la mercerie havraise s’installe alors en région parisienne, à Epinay-sur-Orge. Le jeune bachelier devient, un étudiant quelque peu dilettante à la Sorbonne.

L’expérience surréaliste à Paris

Il découvre la capitale, se fait passionnément « piéton de Paris » et dévore « des livres, beaucoup de livres, énormément de livres ». Très curieux des formes nouvelles de la littérature, il fait la connaissance d’André Breton et de ses amis dès la fin de 1924. Il a 21 ans. Il les fréquente jusqu’à son appel sous les drapeaux en novembre 1925, un service militaire qu’il effectue en Algérie et au Maroc au moment de la guerre du Rif. De retour à Paris au printemps 1927, il renoue avec les réunions du groupe surréaliste, collabore à ses revues ; il fréquente aussi le groupe de la rue du Château animé par Prévert, Tanguy, Marcel Duhamel. Il rompt avec Breton dans le courant de l’année 1929. Il contribue, par un poème injurieux, au pamphlet Un cadavre en janvier 1930. La rupture est violente, douloureuse mais l’expérience surréaliste aura été une étape importante dans l’itinéraire intellectuel de Raymond Queneau.

L’engagement dans le roman

Autoportrait réalisé entre 1946 et 1952. Aquarelle et encre sur papier (coll. particulière)
Autoportrait réalisé entre 1946 et 1952. Aquarelle et encre sur papier (coll. particulière)

Il commence en 1932 une psychanalyse qui durera plusieurs années et, pendant l’été 32, il fait un « voyage en Grèce » qui constitue un moment charnière pour lui. Il se met à rédiger ce qui deviendra Le Chiendent et il y prend conscience, à travers les deux langues grecques, du décalage entre la langue « pure », savante, et la langue orale. De retour en France, il termine son roman et le publie au cours de l’année 1933. Sa carrière d’écrivain commence ; Queneau va publier des romans sur le rythme très soutenu d’un ouvrage tous les ans ou tous les deux ans jusqu’à la guerre. En 1939 il est mobilisé, puis démobilisé en juillet 40 ; il fait de longs séjours à Saint-Léonard de Noblat dans le Limousin où sa famille s’est réfugiée. En septembre 1944, il devient membre du comité directeur du Comité national des écrivains issus de la Résistance.

Vers la notoriété

Après la guerre, Queneau est une figure marquante de la vie littéraire parisienne, et en particulier de la petite société « germanopratine ». Son poème « Si tu t’imagines », mis en musique par Kosma et chanté par Juliette Gréco, l’égérie de Saint-Germain-des-Prés, contribue, avec les Exercices de style parus en 1947, à le faire connaître d’un plus large public. Ses activités littéraires sont extrêmement nombreuses tout au long des années 1950 et 1960. Il exerce alors des responsabilités importantes aux Editions Gallimard, publie romans et recueils de poèmes ; il travaille aussi pour le cinéma, pour le chorégraphe Roland Petit, devient membre de jurys littéraires (dont celui du prix Goncourt). Dans sa carrière de romancier, le point d’orgue est le succès foudroyant, et tout à fait inattendu, de Zazie dans le métro paru au début de 1959. En septembre 1960 un colloque sur son œuvre est organisé à Cerisy-la-Salle ; commence à se constituer alors, à l’instigation de Queneau et de François Le Lionnais, l’Ouvroir de Littérature Potentielle, l’OuLiPo, un atelier qui, sous le signe de la contrainte créatrice, réunira littéraires et mathématiciens. La production romanesque de Queneau se raréfie pendant les années 1960. Progressivement, victime d’ennuis de santé et de plus en plus préoccupé par la vie spirituelle, il se détourne de la petite société littéraire parisienne, prend même ses distances avec la littérature. Sa dernière œuvre publiée est un énigmatique recueil de poèmes, Morale élémentaire (1975), où l’influence des philosophies orientales est très perceptible. Raymond Queneau meurt le 25 octobre 1976.

L’oeuvre

Le romancier, entre art et rigolade

Main de Raymond Queneau par lui-même (coll. particulière)
Main de Raymond Queneau par lui-même (coll. particulière)

Pour le grand public, Raymond Queneau est avant tout un romancier, le « père » de Zazie, l’auteur des Fleurs bleues ou bien le facétieux créateur des Exercices de style. Il est vrai qu’après l’étonnant Chiendent publié en 1933, et présenté comme une réécriture en français parlé du Discours de la méthode de Descartes, Queneau a écrit une quinzaine d’autres romans – et certains sous pseudonyme – qui n’ont pas tous connu le succès : des romans extrêmement divers, récits autobiographiques, romans d’apprentissage, romans sociaux, romans oniriques ou même licencieux…Tous sont composés avec une grande rigueur, selon des principes explicités par Queneau dans des articles théoriques. Ils ont un arrière-plan philosophique voilé, le plus souvent, par une fantaisie multiforme. Tous (ou presque tous) associent « l’art et la rigolade ». Certains – et ce sont les plus célèbres – font une large part au langage familier, à un écrit oralisé. La virtuosité linguistique de Queneau est illustrée également dans ses fameux Exercices de style qui racontent de 99 façons différentes une même anecdote sans intérêt.

« ça a toujours kékchose d’extrême / un poème… »

Mais Queneau n’est pas seulement un prosateur de grand talent, un romancier et un conteur (Contes et propos) ; il est aussi un poète fécond qui a tardé à publier ses textes en recueils (Les Ziaux, L’Instant fatal, Bucoliques, Le Chien à la mandoline, la trilogie de Courir les rues, Battre la campagne, Fendre les flots ou le dernier ouvrage Morale élémentaire). Passionné par les sciences, il a su les unir à la poésie dans sa Petite cosmogonie portative.Il a pratiqué aussi bien le vers libre que le vers régulier ou le poème à forme fixe (le sonnet surtout). Il a fallu un tome entier de la Bibliothèque de la Pléiade pour réunir l’ensemble de son œuvre poétique encore méconnue, même si certains de ses poèmes, badins ou irrévérencieux – et mis en musique (« Si tu t’imagines ») – sont célèbres.

Au carrefour de tous les arts

Parcours intellectuel de RQ par RQ (coll. particulière)
Parcours intellectuel de RQ par RQ (coll. particulière)

Sait-on également que Raymond Queneau, pendant plusieurs années, a été tenté par le théâtre (même si une seule pièce, En passant, a été publiée) et les arts de la scène (sa collaboration aux spectacles de Roland Petit, notamment pour La Croqueuse de diamants) ? Il s’est ensuite tourné vers le 7ème art, l’une ses grandes passions, aussi bien en tant que spectateur qu’en tant que créateur. Il a été un « écrivain de cinéma » très actif. On retiendra, par exemple, son travail pour René Clément (Monsieur Ripois), pour Jean-Pierre Mocky (Un couple) ou Luis Bunuel.(La Mort en ce jardin). Son œuvre littéraire ne se limite pas aux trois genres canoniques et au cinéma. Queneau a été le collaborateur régulier de revues, de journaux. Il a publié d’innombrables articles, regroupés en recueils (Bâtons, chiffres et lettres, Le Voyage en Grèce) ou restés épars. Il a été aussi essayiste et a publié des écrits théoriques comme, par exemple, ses réflexions sur une philosophie de l’histoire dans Une histoire modèle.

Si l’un des ses romans s’intitule Les Temps mêlés, c’est l’œuvre entière de Queneau qui est placée sous le signe des mélanges, de la variété (des genres, des thèmes, des tonalités), et, pourrait-on ajouter, de la surprise et de l’inventivité. Sa création littéraire est inépuisable, à l’image de cette œuvre poétique quasiment infinie, ces dix sonnets combinables engendrant Cent mille milliards de poèmes.