Échos de mars 2014

  • Dans un entretien qu’il a accordé à Bertrand Tassou pour le numéro de la revue Europe consacré à Diderot (n° 1014, octobre 2013), Stéphane Audeguy déclare : « mon travail est très proche et très éloigné d’un auteur que j’ai lu beaucoup, fut un temps, et puis plus du tout, et c’est une  » influence » que pas un critique n’a relevée, à ma connaissance, et ils ont bien raison en un sens : Raymond Queneau. »
  • Ce même Audeguy, dans un entretien que lui a accordé Jean-Luc Godard pour la NRF (Un musée imaginaire, n° 606, octobre 2013), remarque suite à un propos de ce dernier qui explique que le mot « métaphore » signifie aujourd’hui « tramway » en grec que Les Exercices de style se passent dans un bus. A quoi Godard répond : « J’ai été un lecteur de Queneau. L’autre jour, j’ai lu une phrase de lui : « Dans 2+2 = 4, il n’a jamais été question de la vitesse du vent ». Il a un texte qui s’intitule : « Explication des métaphores » ».

  • Queneau apparaît brièvement dans la correspondance Paul Morand / Jacques Chardonne (vol. 1, 1949-1960, Gallimard, 2013).
  • Une nouvelle édition de Philosophes et voyous a paru aux éditions Sillage en décembre 2013, avec notes et postface (l’édition ne précise pas qui en est l’auteur).
  • Safet Kryemahdi parle de Queneau dans ses Balades littéraires en Albanie (Ovadia, 2014). Ce même Safet Kryemahdi avait publié un article intitulé « Une fantaisie historique de Raymond Queneau » dans le numéro 3 des Cahiers Raymond Queneau.
  • Un des poèmes du dernier recueil de Jacques Roubaud, Octogone (Gallimard, 2014) s’intitule « Rue Raymond Queneau ».
  • Queneau est assez présent dans Du côté de chez Drouant, cent dix ans de vie littéraire chez les Goncourt de Pierre Assouline (Gallimard/France Culture, 2013). En 1938, il mentionne les quelques voix obtenues par Les Enfants du limon. En 1951, Dorgelès a signalé « à ses collègues, avec sa verve[1] particulière, combien il lui semblerait dangereux aux yeux de l’opinion d’élire un écrivain occupant actuellement un poste important dans une maison d’édition qui présente chaque année de nombreux candidats au prix Goncourt. Suivez son regard… Il est vrai que le nouveau juré en question est tout de même secrétaire général des éditions Gallimard depuis dix ans et membre de leur comité de lecture ».
  • En 1958, au moment de la candidature de Paulhan à l’académie Goncourt, « Raymond Queneau, son collègue de bureau chez Gallimard, aura été le plus farouche opposant à cette candidature ».
  • En 1969, La Ronde de nuit de Modiano est en lice pour le prix : « Raymond Queneau, malgré le conflit d’intérêt (lié à sa mère et futur témoin au mariage du jeune auteur, il fut également le premier lecteur et l’éditeur du roman), s’en fait l’ardent défenseur ».
  • En 1970, Le Roi des Aulnes de Michel Tournier obtient le prix « grâce à la voix déterminante de Raymond Queneau. Plutôt qu’un conflit d’intérêts, l’auteur, premier concerné, y verra au contraire l’honneur d’un grand lecteur professionnel ; car il sait, lui, que Queneau défendait là un texte pour ses qualités littéraires objectives tout en le détestant intimement pour des raisons subjectives ».
  • Enfin, après 1971 Queneau « ne reparaîtra plus chez Drouant. Il ne démissionne pas et continue à voter par procuration ou par correspondance, quand il ne vote pas blanc, mais refuse de rejoindre la compagnie en son siège historique, et il en sera ainsi jusqu’à sa mort en 1976. Trois ans auparavant, l’académie Goncourt se retrouvait presque au complet aux obsèques de Roland Dorgelès ; les absences de Queneau et Salacrou furent remarquées. Cruauté de la vie littéraire ».
  • Mortel Tabou de Gilles Schlesser (Parigramme, 2014) est un roman policier qui se déroule dans le Saint-Germain des Prés du printemps 1947. On y croise surtout Sartre, Vian et le Major, mais Queneau y fait quelques apparitions remarquées.
    • Quand Vian emmène l’enquêteur, Paul, rue Watt, il lui précise que c’est Queneau qui lui a fait connaître la rue : « Il connaît tout Paris, un vrai chauffeur de taxi ». Et à Paul qui lui dit : « Tu l’aimes bien ton Raymond… » Vian répond : « On se comprend. Peut-être à cause des maths. Et puis, il m’édite ». Paul évoque alors le bureau de Queneau : « un bureau bas de plafond donnant sur le jardin, un petit toréador en fer forgé posé sur la table, des pastilles Valda et le chien de Queneau. Kaï-kaï ? Taï-Taï ? ». Plus loin il participe au tournage d’un film dans lequel « Boris est le chef des terroristes, sa femme et Raymond Queneau sont ses complices ».
    • Lors d’une fête chez Vian, alors que Paul discute avec Boris : « Regard légèrement flouté derrière ses grosses lunettes, tête penchée sur le côté, Queneau lève son verre de whisky à leur santé. A moins que ce ne soit à la santé des chagrins d’amour, le sien en particulier, qu’il ne parvient pas à évacuer. Et il boit trop, songe Paul. » Puis alors que Vian explique à Paul le prix du Tabou et Sally Mara, « Queneau émit son rire d’otarie si particulier. Tonitruant et contagieux ».
    • Un peu plus tard, « Paul surveille le visage de Queneau. Impassible. D’après Boris, le Grand Manitou du comité de lecture de la maison Gallimard, vice-président du Centre national des écrivains, si drastique dans ses jugements, est un être fragile à la sensibilité à fleur de peau et aux amours contrariées. Quel âge a-t-il ? Quarante ? Quarante-deux ? – Il paraît que vous écrivez ? Paul rougit. Qu’est-ce que Boris est allé raconter ? Il n’ose imaginer pouvoir entrer un jour rue Sébastien-Bottin. Toujours d’après Boris, Queneau n’est pas à l’aise dans l’auguste maison, coincé entre les deux clans en présence, les vieux d’avant-guerre comme Gide et Malraux et les nouveaux, comme Sartre et Camus. La même maison d’édition, mais deux écoles de pensée, comme les deux hôtels particuliers réunis malgré eux, engendrant par là même des niveaux différents. Queneau se sentirait au milieu, c’est-à-dire nulle part. Un jeune vieux. Ou un vieux jeune, tout dépend des moments et des interlocuteurs. » Puis survient la Major : « – Tiens ! Mais c’est Raymond ! s’exclame-t-il. Notre ami Pierrot ! Que faites-vous à dix lieues de votre Neuilly douillet et si loin de Rueil ? Madame va s’inquiéter ! ». S’en suit un échange plus aigre que doux entre les deux hommes qui semblent ne pas s’apprécier outre mesure. Vers la fin du roman Queneau (en qui Paul espèrera un instant pouvoir découvrir son père) donnera une piste sérieuse à l’enquêteur…

[1] En me relisant j’ai trouvé cette coquille : «sa verge particulière ». Je l’ai enlevée, mais finalement je la remets en note !