Journée Queneau 2015 (« Queneau banlieue »): résumé des communications

Le thème de la journée Queneau 2015 était: « Queneau banlieue ».

Présentation de la journée par Daniel Delbreil

Les romans de Queneau sur la banlieue pourraient constituer une sorte de trilogie écrite sur une petite douzaine d’années avec Le Chiendent, Pierrot mon ami et Loin de Rueil. La banlieue est également présente dans de nombreux autres récits sans en constituer le cœur spatial ou même le sujet central. Elle constitue un « objet romanesque » nouveau au début du 20ème siècle comme l’a montré Derek Schilling dans ses articles sur Queneau. Ce dernier s’inscrit donc dans un certain courant tout en s’en distinguant par un regard empathique et humoristique très différent de celui d’un Céline ou des écrivains se réclamant d’une littérature prolétarienne.

La notion de banlieue implique un espace divisé et hiérarchisé ; elle est par définition une zone intermédiaire, composite (urbanisée et rurale) entre la ville et la campagne ; à ce titre, elle est liée aux thématiques très riches des mélanges, des hybridités, mais aussi des marges, des seuils et des limites. Elle pourrait être un lieu de rencontre, d’union, de conciliation des contraires ; elle est surtout un lieu de conflit entre les deux univers, urbain et rural, qu’elle sépare. Si la banlieue de Queneau conserve des aspects « naturels » (qui peuvent séduire ou effrayer), elle est surtout considérée dans ses récits comme un espace lié à la ville dans une relation de dépendance et de soumission : une sous-ville pour une sous-vie. Elle est l’espace à « une lieue du ban » (sens étymologique), un espace écarté, « banni » : un espace périphérique rejeté loin du centre.

Néanmoins, cet espace suburbain devient le centre diégétique des trois romans considérés, et la grande ville (Paris en l’occurrence) un espace second, comme une banlieue de la banlieue, Elle devient également un foyer dynamique, animé de mouvements centripètes et centrifuges : elle envoie ses habitants vers la grande cité mais elle les récupère dans un mouvement de va-et-vient perpétuel ; de même les citadins peuvent être, pour de multiples raisons, attirés par elle. Les trajets et déplacements traduisent la perméabilité des deux types d’espace posés initialement comme distincts.

Les trois romans ne présentent pas la même banlieue. Si Le Chiendent propose des zones suburbaines marquées par une grande médiocrité matérielle, voire une réelle misère, celle de Pierrot mon ami est à peine à l’extérieur de Paris, une zone contrastée de plaisirs et d’ombre (l’Uni-Park et la chapelle poldève). Quant à Rueil, c’est une banlieue proprette, qu’il faut fuir néanmoins pour des ailleurs… qui lui ressemblent beaucoup. Petitesse, misère, ennui sont partout.

Et si le monde entier était une banlieue…

Intervention de Guillaume Rousseau, « La vie de banlieue : beauté vulgaire »

« Pourquoi la banlieue m’émeut-elle ? » se demande Queneau dans ses Journaux. La question, aussi simple soit-elle dans sa formulation, n’en est pas moins redoutable. Il s’agit en effet de se demander comment un univers aussi sordide peut encore être émouvant. C’est cette lecture esthétique de la banlieue que nous avons cherché à proposer à partir du Chiendent.

Dans un premier temps, nous avons pu souligner que la représentation de la banlieue se structure géographiquement comme espace excentré (rejeté depuis le centre), relevant d’une double fonction : résidentielle (Obonne) et industrielle (Blagny). En outre, Queneau appuie cette réalité spatiale par une description sociologique de l’existence des banlieusards.

Queneau ne s’en tient pourtant pas là : par le travail du style, il va s’appliquer à « dénigrer » ce monde de seconde zone. Dès lors, le lecteur ne peut que s’enfoncer dans les profondeurs de la banlieue quenienne à la faveur de la distance ironique de l’auteur et de son langage trivial.

Mais, paradoxalement, la vulgarité de la banlieue est source de beauté – ce que montre en particulier l’exemple de l’artiste Narcense (« comme ça, de temps en temps, une chose vulgaire me paraît belle »). Ce personnage appelle finalement à un travail du regard, nécessaire à la naissance de l’émotion : le bistrot crasseux et misérable donne ainsi lieu à une scène de genre ; la villa des Marcel, à moitié construite ou en démolition, devient une énigme « surréaliste » à la Magritte. En définitive, la beauté de la vie de la banlieue réside dans cette existence précaire qui s’affirme dans un geste de résistance : ça existe !

La banlieue suppose donc dans le premier roman de Queneau une double distance, ironique et esthétique, nécessairement ambivalente. Cependant, dans ses romans ultérieurs, l’auteur pourra également manifester une certaine empathie à l’égard de ce monde ruiné, en ce sens qu’il reste malgré tout le lieu d’un bonheur à moindre frais, d’un petit bonheur, le « bonheur des tranquilles ».

 

Intervention de Daniel Delbreil, « Banlieue, capitale Rueil »

Comme le titre l’indique, Loin de Rueil est construit sur une antithèse entre une banlieue dénommée par un toponyme réel et un ailleurs qui se révélera multiple : à proximité, Paris ; plus loin, la province (à ne pas confondre avec la campagne) et, encore plus loin, l’Amérique (elle-même dédoublée). Ces ailleurs, néanmoins, renvoient tous à l’ici initial et à la banlieue originelle (comme à une faute originelle ?), Rueil. Ici, ailleurs, l’autre et le même…

La petite ville de banlieue est évoquée selon les critères d’un roman réaliste du 19ème siècle, avec son habitat (diversifié), ses habitants (une certaine homogénéité sociale), ses habitudes (et ses modes de vie, sa morale), ses habits emblèmes : un monde de relatif confort et de médiocrité plus morale que matérielle. Quelques rares Rueilois manifestent leur insatisfaction : la jeune Lulu ou surtout Jacques, le fils des bourgeois de la chaussette, qui ne manque pas d’ambition et s’échappe par les rêveries (cinématographiques ou non). Tous les endroits qu’il va fréquenter « loin de Rueil » seront à la fois en opposition avec la ville natale et en miroir avec elle. Ainsi, d’abord Paris, lieu de la grande richesse pour certains (Dominique devenue épouse Morsom) mais lieu de misère, par deux fois, pour Jacques (en tant que faux étudiant et, plus tard, en tant que comédien sans emploi). Paris est pour lui l’espace de l’échec ; l’ambitieux ne deviendra pas un Rastignac ; par deux fois, il est amené à fuir la capitale.
Et d’abord pour une petite ville de province qui est une Rueil à peine dépaysée. Certes, cette petite cité est un lieu de travail pour Jacques (à la différence de Rueil et de Paris), mais les habitants, les modes de vie, les petitesses sont les mêmes qu’en région parisienne. Le théâtre remplace le cinéma et Jacques poursuit son rêve (artistique) en suivant Camille devenue comédienne. Nouvel échec, nouveau passage par Paris et nouveau départ loin de Rueil.

L’Amérique pourrait être l’opposée de la banlieue parisienne. San Culebra del Porco est le domaine d’un exotisme caricatural ; le port américain est d’abord déterritorialisé, puis « rueilisé » par toute une série d’éléments : les maladies ou le retour de personnages du début du roman, dont Lulu, « disparue » depuis le premier chapitre. Les effets de « rimes », chers à Queneau, y sont parfaitement illustrés. De plus, San Culebra, dans l’économie générale du roman, précède le « centre » américain, devient comme une banlieue (une étape préparatoire) avant l’accès à la capitale du cinéma.

Hollywood (banlieue de Los Angeles…) est à l’évidence l’antithèse de Rueil, le lieu de la réussite et de la « renaissance » (sous un autre nom) de Jacques. La description de la maison de James Charity l’atteste ; néanmoins, l’article de journal et le film retraçant la vie de Jacques amorcent le retour vers Rueil.

L’épilogue du roman confronte l’apparent succès, tout en clinquant et en artifices, de l’enfant de Rueil et la « modestie » de la vie de famille « recomposée » chez les parents L’Aumône avec l’arrivée de Suzanne et de son fils. Le temps semble s’y arrêter ; des Cigales ayant définitivement renoncé à ses ambitions littéraires, trouve l’amour avec la femme de celui qui pourrait être son fils. Deux happy ends parallèles… Lequel est le vrai ?

Queneau choisit-il l’ « agir » (celui de Jacques, mais qui se transforme en simple paraître) ou le non-agir rueilois (la sérénité de des Cigales) ? En tout cas, Queneau laisse entendre (et Kojève l’a montré) que la sagesse est sans doute du côté du poète de Rueil et dans la « modestie » d’une « ptite vie » en banlieue, qui, sans vaincre l’ennui philosophique et le tragique, rend néanmoins l’existence vivable : est-ce la revanche de la « suburbe » sur les grandes cités ou les grands espaces des illusions ?

Daniel Delbreil